Interview
Du 20 juin 2022
au 20 juin 2022

UNE VIE BRISEE

Peut-on jouer un jeu double sans en être responsable ? C'est l'opinion d'Alexis Navacelles qui nous conte à travers cette nouvelle extraordinaire le destin tragique d'Alex. Un récit décalé pour l'appel à l'écriture monBestSeller sur le thème du double jeu.
Une vie brisée : réponse d'Alexis Navacelles sur le thème du double jeuUne vie brisée : réponse d'Alexis Navacelles sur le thème du double jeu

                   Personne ne connaissait son vrai visage, pas même ses parents. Dès sa naissance Alex fut « regardé », si vous me permettez cette expression fort incongrue, comme un phénomène. Malgré l’impossibilité absolue de le photographier, le filmer ou le dessiner, ce bébé hors norme devint très vite mondialement célèbre. Alex, ou plutôt son corps, se comportait comme un miroir ! Les psychologues, que la singularité a toujours effrayés, s’empressèrent de coller une étiquette sur cette extraordinaire particularité. Le « Syndrome de Psyché » était né ! Ces doctes individus, pas encore assez rassérénés par cette appellation d’origine très contrôlée, se jetèrent alors dans une course effrénée aux « semblables ». Il fallait à tout prix trouver à Alex des alter ego. A ce jour, et d’après ce que j’en sais, leur recherche éperdue n’a toujours pas abouti. Alex reste désespérément le seul de son genre, au grand dam de ces hommes et femmes du ressentiment. Mais le premier à souffrir de cette exception, c’était bien sûr Alex, l’objet de la phobie de ces frileux psychonautes. Lui aussi aurait tant aimé rencontrer d’autres hommes miroirs. Ils auraient pu échanger sur leur déroutante différence, et ainsi se sentir moins isolés.  

          Alex en effet vivait sa condition comme une infirmité qui le séparait d’autrui. A commencer par ses propres parents que ce rejeton aux mille visages insupportait. Ses indignes géniteurs, que cet enfant unique, dans tous les sens du terme, exaspérait, vécurent comme une délivrance le jour de sa majorité. Ils le chassèrent sans ménagements hors du foyer conjugal, et se jurèrent de ne plus jamais procréer, de peur de donner le jour à un second « monstre ». C’est ainsi qu’ils considéraient leur fils. Avant cette expulsion musclée, Alex connut l’enfer durant toute sa scolarité. Il subit la cruauté des écoliers et plus tard des adolescents. Cependant il tint bon, et surmonta railleries et quolibets jusqu’à l’obtention d’un DU d’optique (ça ne s’invente pas !), conquis de haute lutte. Alex allait enfin pouvoir se mettre en quête d’un travail, et quitter la maison de sa grand’mère chez qui il avait trouvé refuge. Celle-ci avait été scandalisée par la dureté de sa fille, et avait recueilli son petit-fils qu’elle aimait tel qu’il était. Cet amour inconditionnel, Alex ne l’oublierait jamais. Mais sa recherche d’emploi, dans des laboratoires de recherche, s’avéra infructueuse. Toutes les portes se refermaient devant cette candidature hors norme. C’est alors que sa mamie lui suggèrera un type d’entreprise bien précis : une miroiterie ! Là, son petit-fils aurait une chance de se faire embaucher. Cette idée, qui pourrait paraître saugrenue au premier abord était, à y bien « réfléchir » (pardonnez-moi ce jeu de mots un peu facile), la meilleure solution pour un prodige comme Alex. Les ouvriers avaient l’habitude de voir leur reflet à longueur de journée, et ne seraient par conséquent pas trop décontenancés ! Et tant pis si Alex aurait un job sous-qualifié et sous-payé. L’essentiel était de pouvoir gagner sa vie et de s’intégrer dans la société. Et c’est ce qui se passa. Les semaines qui suivirent donnèrent raison à l’un comme à l’autre. Les employés de la miroiterie, la première surprise passée, ne firent bientôt plus attention à ce camarade de travail pas comme les autres. L’indifférence, enfin !

          Mais cette tranquillité inespérée fut de courte durée. Alex, qui pouvait voir sans être vu, commença à observer parmi ses compagnons, des regards désapprobateurs. A la machine à café, tous lui tournaient le dos. Une autre fois il entendit, dans les vestiaires, des propos désobligeants à son encontre. On le trouvait sournois, manipulateur, fayot, présomptueux… La liste des griefs n’en finissait plus. Alex était atterré. Que se passait-il ? Complètement désemparé, il se confia à sa grand’mère qu’il n’avait pas revue depuis son emménagement dans un nouvel appartement. Celle-ci ne tarda pas à comprendre ce qui arrivait à son petit-fils. Ce n’était plus les corps qu’il reflétait à présent, mais les âmes ! Ses collègues, peu enclins à la psychologie, se connaissaient mal et préféraient croire que c’était bien Alex qu’ils voyaient, et non pas eux-mêmes. Ainsi les sournois l’imaginaient-ils sournois, les manipulateurs, manipulateurs, et ainsi de suite. Jusqu’à cette explication très éclairante de sa mamie, Alex ignorait que d’autres humains, qui ne défrayaient pas la chronique, et à l’apparence banale, étaient eux aussi des miroirs pour le psychisme d’autrui. Un don très encombrant et potentiellement dangereux pour leurs détenteurs. Tous ces hommes et femmes miroirs l’étaient devenus peu à peu, à force de travail sur soi, à force de … « polissage ». Comment sa mamie savait-elle tout ça ? Est-ce qu’elle aussi … ? Alex, désormais prévenu de ce phénomène, commença à s’inquiéter pour sa sécurité. Par ailleurs, une chappe de plomb semblait s’être de nouveau abattue sur son existence. De nouveau Alex avait à endurer le rejet, et cette fois-ci cela devenait insupportable. Dans la vie comme au travail, les sentiments de haine que l’entourage lui portait s’exacerbaient de jour en jour. A l’usine, après une journée particulièrement oppressante, Alex remarqua un homme dissimulé dans un recoin de la cour, une pierre à la main. Tous deux savaient pertinemment comment un miroir pouvait finir, et cet homme-là n’était pas superstitieux. Il ne croyait pas aux sept ans de malheur qu’il encourrait après ce qu’il s’apprêtait à faire. Il n’eut aucune hésitation. Alex ferma les yeux et attendit que sa vie vole en éclats, enfin.

 

14 CommentairesAjouter un commentaire

Bonjour Tatiana Debardat, alias Jenie,

ravi de vous avoir fait passer un bon moment. J'irai lire votre conte dès que possible. Bon dimanche à vous. Alexis Navacelles (Comme le cirque du même nom)

Publié le 26 Juin 2022

Bonjour @ Alexis Navacelles,

J'avoue ne pas percevoir le double jeu dans cette histoire mais peu importe, le plus important est que j'ai passé un agréable moment à lire votre texte. Il se lit bien, il est bien rédigé et j'ai adoré la thématique pour laquelle vous avez opté.
Bravo!
Au plaisir de vous lire,
Tatiana

Publié le 25 Juin 2022

Bonjour Catarina,

votre intérêt pour "Une vie brisée" me fait plaisir. Flatté que ce petit texte vous ait plu au point de vous donner envie de découvrir "La planque de Max". Bon WE à vous.

Publié le 25 Juin 2022

Bonjour Alexis,
en règle générale, le fond d'un texte n'est pas ce qui retient mon attention de lectrice. Exception faite avec votre nouvelle. Voilà qui me motive à aller voir ce qui se passe dans "la planque de Max". Merci pour le partage.

Publié le 24 Juin 2022

@Danièle CHAUVIN Bonjour Danièle. Il se pourrait bien en effet que je sois hors sujet. Mais ce texte je le portais en moi et "il fallait que ça sorte" ! Enchanté en tout cas qu'elle vous ait plu.

Publié le 21 Juin 2022

@JeanPignon2 Bonjour Jean. Ravi d'avoir trituré vos émotions ! Merci de vos commentaires élogieux et encourageants.

Publié le 21 Juin 2022

@Alexis Navacelles - Nouvelle intéressante et bien menée avec une conclusion très logique, mais je ne comprends pas où se situe le double jeu.

Publié le 20 Juin 2022

@Frieda Pouffe
wow ! Votre texte se lit d'une seule traite et je rajouterais "sans respirer", avec un gros soupir en forme de sanglot sur la fin. Vous avez su triturer mes émotions et je vous en veux terriblement (je plaisante) Merci et bravo.

Publié le 20 Juin 2022

@Frieda Pouffe Hello Frieda ! C'est vrai que j'aime beaucoup l'univers fantasmagorique de Marcel Aymé. Quant à votre remarque sur la cohérence et la logique des textes publiés, même si je la trouve pertinente, ce qui compte à mes yeux et ce que je retiens, c'est le plaisir que vous avez eu à me lire. Et ça, pour un auteur, c'est primordial. Bien à vous. Alexis

Publié le 20 Juin 2022

@Pierre d'Arlet Bonjour Pierre Merci de m'avoir lu et commenté, surtout de cette façon !

Publié le 20 Juin 2022

@Cécile Quétier Bonjour Cécile. Oui, il y a une part de vécu dans cette histoire. Merci de l'avoir appréciée, et félicitations pour votre acuité psychologique.

Publié le 20 Juin 2022

Cher auteur, seriez-vous tombé, tout petit, dans un conte de Marcel Aymé ? En tout cas, la lecture de votre nouvelle est un plaisir - encore que, comme dans toutes les autres qui l'ont précédée, j'en suis encore à chercher où se dissimule le double jeu. Car enfin, un double jeu est bien le fait d'intégrer deux parties adverses dans le but de tromper l'une des deux, ou les deux, n'est-ce pas ? Nous parlons bien de la même chose ? Mais oui, vous avez raison : s'il fallait chercher cohérence et logique sur mBS...

Publié le 20 Juin 2022

@Alexis Navacelles00
Intéressante et terrifiante, votre nouvelle ! Parfaitement rédigée, elle se lit d'une traite!. Bravo!

Publié le 20 Juin 2022

@ Alexis Navacelles - Géniale votre nouvelle ! J'ai adoré. Y aurait-il une part de vécu dans cette histoire. Quoi qu'il en soit, bravo !

Publié le 20 Juin 2022