Autoédition, calvaire ou libération ? Je me souviens avoir eu un jour l’audace (et même le culot) de pousser la porte d’une librairie locale, avec, au fond du sac, mon livre auto-édité à leur proposer en dépôt-vente. Malgré le fait que j’avais essayé d’écrire ce livre avec le plus de professionnalisme possible, je ne pouvais m’empêcher de me sentir un peu comme un imposteur. Ce roman, qui avait pris forme sur un blog, qui avait pourtant été encouragé par un lectorat de plusieurs centaines d’internautes chaque jour pendant plus d’un an., Puis entièrement relu par une correctrice professionnelle, publié d’abord en quelques dizaines d’exemplaires pour en recueillir des avis objectifs de journalistes, de blogueurs, d’autres auteurs, et surtout de lecteurs qui ne faisaient pas partie de mon entourage, ce bouquin demeurait probablement rien de plus que le premier bouquin d’un auteur qui n’avait aucune crédibilité, puisque ne bénéficiant d’aucun gage de qualité de la part d’un quelconque éditeur.
Ma démarche est un défi : suis je un auteur, un éditeur, un vendeur ? Et surtout comment convaincre ?
C’était donc en connaissance de cause que je m’étais décidé à relever ce défi parfaitement saugrenu de me confronter aux suspicions que mon statut très particulier pouvait susciter. Pour faire une comparaison facilement compréhensible, je crois que c’était comme si j’avais dû me présenter à un examen oral éliminatoire tout en ayant délibérément séché les cours durant toute l’année.
« Il y a trop d’humour, dans ton bouquin ! »
« Comment tu vas lui expliquer ton mélange des genres ? »
« Et si les avis positifs que tu as récoltés proviennent de gens qui n’y connaissent rien ? »
« Ce n’est peut-être qu’une grosse daube, ce roman ! »
Avec cette petite voix intérieure qui ne cessait de me harceler, mon défi me semblait absolument hors de portée. De plus, un conflit intérieur sordide s’était emparé de ma personnalité. Qui étais-je, pour commencer ? Quel était précisément le rôle que je devais assumer, en entrant dans cette librairie ? Étais-je un auteur ? Un éditeur ? Un vendeur ? Derrière quelle étiquette devais-je me protéger, pour remporter la partie ?
L’humilité excessive de l’auteur peu convaincu que j’étais me semblait totalement incompatible avec l’assurance qu’aurait dû avoir un vendeur qui aurait eu à effectuer le déplacement dans le but de placer son produit. Ne sachant pas comment résoudre ce dilemme, je m’entendis prononcer une phrase des plus banales : une de celles qu’aurait pu poser n’importe quel client.
— Bonjour. J’aimerais savoir s’il vous arrive de proposer des livres auto-édités à vos clients ?
La libraire ne me fit pas répéter. C’était comme si j’étais venu frapper à la porte des cuisines d’un grand chef étoilé pour lui demander si le Big Mac™ accompagné de sa grande frite faisait partie de son menu. Après un léger temps d’incrédulité, elle eut un petit rire libératoire, qui en disait long sur tout le mépris qu’elle avait à l’égard de ce procédé d’édition qui frisait l’imposture :
— Ah non ! On ne fait pas de ça dans notre librairie !
La réaction de la libraire au sujet de l’auto-édition ?
Un petit rire plein de mépris à l’égard de ce procédé frisant l’imposture.
Ne me sentant pas l’âme d’un diplomate avec pour seul argument en poche un roman dont j’étais à la fois l’unique avocat et celui sur qui reposait toute la culpabilité de l’avoir écrit, je décidai de laisser mon chef d’œuvre inconnu là où il était, c’est-à-dire tout au fond de mon vieux sac en toile, et ne pas pousser plus loin la discussion.
Ma première tentative était un fiasco. Point. Ce n’était certainement pas le moment de déballer ma casquette d’auteur à cette vestale du business éditorial. Et puis je ne pouvais m’empêcher de me dire en mon for intérieur qu’il était impossible de se dresser contre des préjugés en le faisant de manière aussi impliquée, avec autant d’enjeux et d’ego. Après tout, n’aurais-je pas eu un peu de mal à la convaincre que mon livre pouvait être une exception, puisque je n’en étais pas du tout persuadé moi-même ? Tout ce que je savais, c’est qu’il avait plu à un certain type de lectorat, mais ce lectorat, je ne l’avais jamais rencontré. Des mails, des commentaires sur les réseaux sociaux, des critiques publiées de-ci de-là sur des blogs… Ces grands nostalgiques des années 80, qui avaient connu leur premier amour à ce moment-là, ces lectrices qui m’avaient remercié de les avoir fait rire jusque dans la morosité ambiante des rames du métro, et ces quelques lecteurs masculins qui s’étaient étonnés eux-mêmes, après avoir cédé aux multiples insistances de leur compagne, d’avoir dévoré plus de 400 pages jusqu’au bout alors qu’ils n’avaient pas ouvert un livre depuis leur sortie d’un système scolaire qui les avait probablement dégoûtés de la lecture, tout cela restait très virtuel, non ?
Par conséquent, même si l’argument de vente derrière lequel je pouvais me positionner était aux antipodes de toute fierté personnelle (il existait probablement un vrai lectorat pour ce bouquin), mon inquiétude était de savoir si ce lectorat pouvait justement bénéficier d’une certaine crédibilité aux yeux de cette libraire.
Bien que l’envie de battre en retraite me titillât l’esprit à plusieurs reprises, il me parut plus commode de me réfugier derrière mon masque de client, grâce auquel je pouvais rester un auteur incognito. Je décidai ainsi de prendre tout le temps nécessaire pour prendre connaissance des petits trésors de ce petit temple culturel, l’air de rien, et m’amusai à y découvrir des quantités de livres tous aussi hétéroclites les uns que les autres. Parmi ceux-ci, des ouvrages aux couvertures désastreuses, d’éditeurs qui croyaient encore que le livre n’a rien d’un objet, et d'autres, à l’opposé, qui arboraient un graphisme magnifique dont les effets tombaient à l’eau dès que je les retournais pour en découvrir le résumé. Parmi les dernières nouveautés, beaucoup de témoignages, de biographies de personnages publics qui avaient sans doute fait écrire leur livre par des nègres dont le nom serait soigneusement gardé secret (ou, au mieux, dissimulé dans une longue liste de remerciements à la fin de l'ouvrage)… et puis là, sur une étagère, bien en évidence, celui qui au fur et à mesure des décennies avait su conserver sa place parmi les indétrônables mythes de la littérature avec un grand L : l'immense, le formidable, l’inégalable Marcel Proust.
Dommage que la libraire était occupée avec deux autres clients. Je lui aurais bien rappelé que ce cher monsieur, né assez fortuné pour ne jamais avoir eu à sacrifier ses heures d'écriture au détriment d'un travail beaucoup plus bassement alimentaire, était bel et bien le pape de l’auto-édition !
Je continuai mon petit repérage, et me retrouvai à nouveau devant la tête de gondole qui faisait face à l’entrée, là où était exposée toute l’actualité incontournable du moment. Parmi les titres qui avaient le plus de succès à l’époque, le phénoménal 50 nuances de Grey et ses deux compagnons de trilogie tenaient une place prépondérante, dans un effet de masse que personne n’aurait pu éviter. Tiens ! Encore un succès issu de l'auto-édition ? La phrase de la libraire résonnait encore dans mon esprit : « Ah non ! On ne fait pas de ça dans notre librairie ! » Je nageais donc en plein surréalisme.
Et pourtant, les libraires ne semblaient pas aussi regardants vis-à-vis de l’auto-édition
lorsqu’il s’agissait d’encaisser leurs commissions de 35 à 40% du prix du livre 50 nuances de Grey !
Et là, n'était-ce pas le premier roman d’Agnès Martin-Lugand, Les Gens heureux lisent et boivent du café ? Le savait-elle, au moins, la libraire, que cette auteure pleine de talent avait été repérée par les éditions Michel Lafon après avoir pris l’initiative d’auto-éditer son livre sur Amazon, suite aux refus de plusieurs autres maisons ?
La société a ses diktats. Chaque profession, chaque corporation, n’attribue pas son titre de noblesse à n’importe qui et de n’importe quelle façon. Je crois qu’il n’existe pas un seul domaine professionnel qui ne soit pas régi par des codes bien précis. Bien que toutes les institutions spécialisées essaient de faire croire à leurs élèves qu’ils peuvent intégralement disposer de leur propre faculté de jugement, la vérité, c’est que l’on est accepté par ses pairs que lorsqu’on a su leur prouver une réelle capacité à pouvoir les honorer par mimétisme, et donc accepter l’intégralité des codes du genre.
Le statut d’auteur n’échappe pas à cette règle.
Charlie Bregman
Propos recueilli par Christophe Lucius
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