Interview
Du 18 mai 2022
au 16 mai 2022

A tu et à toi

Double je, double jeu, face à mon surmoi, mon image, mon autre moi, mon Dr Jekyll, ma Mrs Hyde. Puis je me trahir ? me faire rire ? Albertine gentou nous fait découvrir notre propre altérité à moins que ce ne soit notre vrai moi. Une participation à l'appel à l'écriture monBestSeller sur le thème du Double jeu.
La réponse d'Albertine Gentou à l'appel à l'écriture : Double jeuLa réponse d'Albertine Gentou à l'appel à l'écriture : Double jeu

Léa écoutait la femme qui lui faisait face. Celle-ci lui racontait sa vie. Léa ne put s’empêcher de juger l’imprudence avec laquelle son interlocutrice s’affirmait.

 Dans une société maintenue sous le joug d’une surveillance extrême, comment cette donzelle pouvait-elle pérorer ainsi ? N’avait-elle aucune crainte de se faire voler son histoire ?

Tandis que l’autre lui parlait, Léa notait dans son mental tout ce que son interlocutrice lui confiait. Elle imaginait les corrections et les améliorations qu’elle y apporterait.

- Tu m’écoutes ?

- Ne sois pas stupide ! Je suis toute ouïe.

L’autre continua. Léa prit un air attentif mais n’en pensait pas moins. Quelle stupidité de parler de ses projets ! Avec les transcripteurs d’ondes magnétiques qui décryptaient les pensées de la population, il devenait dangereux de réfléchir.

Dans le passé quand un chercheur tenait à une idée, il lui était recommandé de s’isoler. Pour éviter risques de fuites. Connexions télépathiques. Jalousies. A présent, il valait mieux s’astreindre au confinement dans un bunker imperméable aux ondes intrusives.

Des têtes pensantes exploitaient la philosophie de l’inconscient collectif de Carl Gustav Jung à leur profit. A savoir que « la désignation des fonctionnements humains liés à l’imaginaire, communs ou partagés, quels que soient les époques et les lieux, influencent les représentations individuelles ou collectives ».

En clair, pour Léa, il suffisait qu’une pensée soit émise par une personne pour qu’elle puisse être reçue par un ou plusieurs membres de ce collectif. Avec le danger que l’un d’entre eux se l’approprie.

D’autres, au nom de la science, illustraient ce propos en évoquant le battement des ailes d’un papillon au Brésil dont la vibration se répercuterait jusqu’au Japon au point de créer un ouragan. Ils comparaient cela à de la physique quantique. Léa n’y connaissait pas grand-chose mais elle se sentait disposée à le croire.

- A quoi tu penses ? Répète ce que je viens de dire…

- Tu parlais de… propriété intellectuelle.

- Comment fais-tu ? Pour être en alerte avec un air aussi absent ? Tu mènes un double jeu !

- Comment ça ?

- Un double jeu pour mieux me trahir…

- Tu délires !

Mais Léa n’en menait pas large.

- Ne serais-tu pas en train de me piquer mes idées ? voulut savoir l’autre.

Léa comprit qu’elle devait tout avouer.

- Regarde-moi dans les yeux. Je vais te confier un secret : j’essaie juste de rester fidèle à moi-même.

- En m’espionnant ?

- Non ! En t’écoutant. Pour te comprendre. Ne vois-tu pas qu’entre nous, il ne peut exister de double jeu ?

- Je peux m’attendre à une trahison de la part de n’importe qui, mais pas de toi ! Alors qu’as-tu à dire pour ta défense ?

- Je suis ton alter ego. Toi, tu es mon âme, ma supra-conscience.

- Que veux-tu dire ?

- Je suis là pour te guider.

- N’est-ce pas présomptueux ? Il me semblait que c’était plutôt le rôle de l’âme…

- Pas dans ce cas ! Il s’agit de nous réunir dans un double « je ».

- Un double jeu ?

- Non ! En fait, le J.E.U consiste à devenir J.E ! Toi et moi assemblées en une seule unité, une et indivisible.

- Mais comment ?

- Regarde…

A ces mots, Léa souffla sur son interlocutrice. La vitre qui les séparait se brouilla sous l’effet de la vapeur. Avec la manche de son pull, Léa essuya le miroir.

Les deux représentations de la même femme se faisaient face.

Elles se sourirent.

De son doigt, Léa toucha la surface de la psyché et pénétra l’espace-temps pour caresser la joue de son sosie. En cet instant, elle perçut la douceur de la caresse sur sa propre joue. Elle ferma les yeux et elle perdit la notion du réel.

Quand elle ressentit une secousse à la hauteur de son plexus, elle sut que l’accouplement de leurs « moi » venait de réussir.

- Eh bien, en avant !

Léa fit un pas.

Dans le même mouvement, un esprit lui fit un croc-en-jambe.

Léa trébucha et rit.

Décidément, sa moitié avait de l’humour !

Avec elle, Léa allait apprendre comment s’adapter aux surprises d’un binôme. Et découvrir la vie tout simplement…

 

Albertine Gentou

 

 

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