Interview
Le 30 sep 2022

Un Dimanche en famille

La famille est pavée de bonnes intentions, tout comme l'enfer. Brigitte Lair en a retenu les leçons. Et en famille, les choses ne se passent jamais comme prévues. C'est sans doute pour cela qu'elles sont prévisibles. Le texte de Brigitte Lair pour l'appel à l'écriture monBestSeller.
La réponse de Brigitte L'air à l'appel à l'écriture : Rien ne s'est passé comme prévuLa réponse de Brigitte L'air à l'appel à l'écriture : Rien ne s'est passé comme prévu

Tout avait pourtant bien commencé. Sur une idée du fils qui avait organisé un anniversaire surprise pour sa femme. Elle avait trente ans ce jour-là et il tenait à ce qu’elle en garde un souvenir spécial. Il n’avait pas ménagé ses efforts, courant, la veille, du traiteur au caviste, accompagné de ses deux enfants. Tout en enjoignant son petit garçon de quatre ans de garder le secret jusqu’au lendemain. Il pouvait dormir tranquille, la petite fille de sept mois, elle, ne vendrait pas la mèche.

         Ses parents avaient mis la maison de la plage à sa disposition pour la fête impromptue et déménagé table et chaises de la salle à manger au jardin pour un repas en plein air, à l’ombre des parasols. Une fois les plats froids et le champagne au frais, la table dressée, sa mère, Mamie Old School avait considéré  d’un œil critique le jardin chaotique encore dévasté  par de récents travaux de maçonnerie, les cailloux sur lesquels il avait fallu stabiliser les quatre pieds des chaises, l’herbe grillée par un été de sécheresse, les outils qui traînaient encore dans les coins…  Et puis, zut !  S’était-elle dit , rien de parfait en ce bas monde !  Les beaux-parents de son fils n’étaient pas le roi de Prusse, tout juste de petits employés à la Sécurité sociale et à la ville. Oui mais…Des gens qui avaient le souci du détail. Chez eux, les cailloux du jardin formaient un dessin qu’il ne fallait pas perturber. Aucun brin d’herbe ne pouvait dépasser les autres sans être aussitôt arasé. Quant à la piscine qu’ils venaient de faire construire, drame de l’été, la margelle n’était pas encore carrelée, et la pose des filtres se faisait attendre. Mamie Old School sourit à la pensée de cette imparfaite piscine qui, sans filtre et compte tenu de la chaleur, ressemblerait bientôt à un infâme cloaque ! Ici, se dit-elle, il y a tant à faire qu’on pourrait passer sa journée à critiquer ; ce que la belle-famille ne manquerait pas de faire au retour de la petite réunion familiale. Elle se réconforta à la pensée que sa petite maison bien imparfaite avait l’avantage de se situer à cinquante mètres de la mer. La mer ? J’aime pas la mer, dirait un peu plus tard l’employée de la Sécu, d’un air dégouté. Trop de sable, des algues…C’est vrai qu’une piscine en béton avec liner en polyester, c’est tellement plus propre ! Songerait Mamie Old School en baillant.

         Pour l’heure, on attendait encore l’invitée d’honneur, l’heureuse trentenaire qui croyait aller simplement déjeuner chez ses beaux-parents. Huit personnes, qui n’avaient pas grand-chose à se dire, étaient assises sous les parasols, échangeant des banalités, et se disaient peut-être qu’elles auraient été mieux ailleurs…Le bébé gazouillait et le petit garçon courait joyeusement sur les cailloux mal rangés, quand la reine de la fête fit irruption et se figea devant le tableau idyllique de la famille rassemblée. Instantanément son visage se rembrunit  et elle siffla plus qu’elle ne dit : « J’avais dit RIEN ! Je ne veux RIEN ! Et surtout pas de fête ! Je déteste ça ! » Un ange passa et une chape de plomb s’abattit sur les parasols, chacun se demandant comment sortir de ce mauvais pas. Sa mère, Mamie Sécu sauva la situation en déclarant : « Enfin ! Trente ans ! Ce n’est pas si grave ! On s’en remet très bien. Soixante, c’est plus difficile… » Tout semblait en bonne voie lorsqu’après les effusions d’usage, la trentenaire épanouie commenta l’arrivée des plats d’un : « Ah ! Je déteste ça ! Décidément, tu me connais bien ! » A l’adresse de son compagnon. Le nez dans leurs assiettes, les parents de ce dernier ruminaient de sombres pensées. Au bout de la table, le père de la trentenaire soliloquait à perte de vue, pour se donner une contenance. Personne ne l’écoutait. Soudain inspirée, la sœur leva le nez de son assiette et fit remarquer une étiquette qui se balançait négligemment sur le parasol : « Tiens ! Il y a encore  l’étiquette ! » « Oui, répondit fièrement Mamie Old School, c’est le sigle du Forest Stewardship Control. Le bois ne vient pas de République Populaire de Chine ! »

         L’après-midi s’étirait en longueur quand le petit garçon demanda à aller se baigner. Maillot de bain, casquette, lunettes de soleil et crème solaire…Pendant ce temps, la sœur et son mari, toujours à la pointe de ce qui se fait de mieux en matière d’équipement, installaient les deux bébés dans un petit véhicule que l’on traîne habituellement derrière un vélo. Moment de grâce dans une atmosphère jusque là pesante. Tous souriaient à la vue des deux petites installées dans leur carrosse, avec leur nounours, pour la promenade. On s’esbaudit, on s’esclaffa devant le charmant tableau. Et on sortit les téléphones. Vite ! Une photo pour immortaliser l’instant où tous étaient enfin en accord sur un point. C’était sans compter la jalousie maladive du gamin à l’égard de sa petite sœur et de sa cousine qui lui volaient la vedette. Il se rua d’un bond sur Mamie Sécu qui préparait un super cliché, et l’on vit le portable se fracasser dans le désordre des cailloux vicieux qui imprimèrent, au passage, quelques fêlures sur l’écran. Stupeur. Consternation. Rugissements des parents. Punition. Cris et hurlements du gamin. Excuses de Mamie Sécu qui voulait protéger l’enfant de la cruauté des parents. « Pauvre petit, il ne l’a pas fait exprès ! » Ah oui ? Vraiment ? Départ pour la plage des parents consternés qui traînaient un gamin hoquetant, tant il était contrarié. Le convoi des deux petites princesses s’ébranla à son tour. Atterrés, Mamie et Papy Old School restèrent face à face, ils allaient faire la vaisselle et ranger. Fallacieux prétexte : une heure de répit c’est toujours bon à prendre ! Fin du premier acte.

         Acte deux : retour de la plage. Le gamin est rhabillé, les parents aussi. Les petites babillent dans leurs sièges. Les grands-parents sont épuisés. Le calme est revenu à l’ombre des parasols. La journée s’achève, il est dix neuf heures. Chacun peut souffler. L’humeur est au beau fixe. Soudain le gamin qui, l’instant d’avant jouait tranquillement, se lève et s’écrie : « On va se baigner dans la piscine de Mamie ? » Sourire de Mamie Sécu. Son petit-fils l’adore, et elle a maintenant un atout de taille dans son jeu. Le non du père résonne sur les cailloux. « Non ! Tu n’as pas été gentil ! Tu as cassé le portable de Mamie. On rentre ! » Beuglements. Trépignements. Le non des parents faiblit peu à peu, et la trentenaire finit par céder sous les regards réprobateurs de Mamie et Papy Old School. Horrible Papy qui ose dire : «  Ne cédez pas ! » Branle-bas de combat. Départ pour la piscine bleutée de Mamie Sécu. Dans le jardin ravagé, consternation des grands-parents qui contemplent leurs affreux cailloux d’un air désolé.  

@Michel Canal
Bonjour et merci pour votre commentaire qui correspond tout à fait à ce qu’il m’arrive de penser.
Oui, on les déteste souvent, on les trouve insupportables... Et je dis souvent que si jamais je reviens un jour sur cette terre, je serai orpheline, célibataire et sans enfants! Mais très vite je panique à l’idée de la solitude qui serait la mienne !
Malgré tout l’empereur n’avait pas tout à fait tort...
Merci à vous.

Publié le 16 Octobre 2022

Un dimanche en famille du genre de ceux que l'on ne voudrait jamais vivre, @ Brigitte Lair. Mais une description parfaite pour le thème d'écriture "Rien ne s'est passé comme prévu".
J'ai bien aimé le récit et votre style d'écriture. Tous les ingrédients sont là pour conclure : famille, je te hais ! Ou pour abonder dans le sens qu'évoquait il y a déjà fort longtemps l'Empereur Napoléon 1er : "Quel malheur d'avoir une famille !"
Merci pour ce partage. MC

Publié le 06 Octobre 2022

@Anna Moon
Bonjour!
En fin de journée, on laisse Papy et Mamie Old School se morfondre sur leurs cailloux et on imagine Mamie Sécu se prélassant dans sa piscine bleutée... On espère que la bonne humeur soit revenue à la tombée du jour.
En conclusion, j'ajouterais simplement que l'enfer est pavé de bonnes intentions!

Publié le 04 Octobre 2022

@Anna Moon
Bonjour!
En fin de journée, on laisse Papy et Mamie Old School se morfondre sur leurs cailloux et on imagine Mamie Sécu se prélassant dans sa piscine bleutée... On espère que la bonne humeur soit revenue à la tombée du jour.
En conclusion, j'ajouterais simplement que l'enfer est pavé de bonnes intentions!

Publié le 04 Octobre 2022