Interview
Le 27 mai 2022

HEROISME ORDINAIRE

La désespérance fait parfois de nous des héros. Mais si les raisons de cette désespérance n'étaient pas fondées ? Peut-être serions-nous des lâches à nouveau. Qui sait ? La nouvelle de Julien Wecxsteen pour l'appel à l'écriture monBestSeller sur le thème du Double jeu.
Un acte d'héroïsme sur un malentendu. La nouvelle de Julien Wecxsteen pour monBestSellerUn acte d'héroïsme sur un malentendu. La nouvelle de Julien Wecxsteen pour monBestSeller

Le guichetier avait trop bien intégré les notions de sa formation. Les autres otages auraient préféré qu’il manque d’audace, ou plutôt qu’il n’ait pas encore acquis les automatismes qui caractérisent ceux qui bossent dans la boite depuis plus d’un an. Manque de pot, il avait passé cinq mois de chômage humiliant à se ronger les ongles avant de décrocher ce poste, alors chaque petit détail comptait. La couleur des post-its, la chaleur des croissants, le sourire, et le bouton sous le bureau qui enclenche le système anti-braquage.

C’est tout le système qui recevait les invectives mentales des otages. Assis par terre, la tête penchée en avant, chacun se demandait quel pouvait bien être l’intérêt de bloquer les portes de la banque au moment de l’activation du bouton. Quel intérêt de vouloir enfermer l’agresseur avec ses victimes ? à part transformer automatiquement un braqueur en preneur d’otage…

Bien sûr, quand les rayons bleus frappaient les fenêtres de la salle d’attente, l’espoir renaissait. Même chose quand un flic s’égosillait dans un mégaphone grésillant.

A part le guichetier, trois autres employés se trouvaient face à un calibre dénué de toute extravagance. On ignorait combien de balles contenait le chargeur, ni même s’il en contenait une seule, ou si le cran de sûreté était activé.

La police venait de faire son troisième appel au mégaphone quand Marc, un commercial, péta une durite. Il se leva en fixant le preneur d’otage. Des yeux comme deux canons.

-J’en ai rien à foutre ! J’ai pas de gosse, pas de femme. Descends-moi si tu veux !

Le preneur d’otage fit un pas en avant et colla le bout glacial de l’arme contre son front huileux.

-Alors ? Vas-y ! Qu’est-ce que t’attends ? Personne m’aime ici ! Personne ! On m’a foutu à mi-temps parce que ça coûtait trop cher de me virer !

Ses collègues relevèrent la tête. Marc avait toujours l’air un peu glauque, mais quand même.

-Allez vas-y !

Il ferma les yeux. Le criminel le poussa pour le faire reculer.

-Alors ? T’as peur ?! Hein ?!

Un long soupir s’échappa par le trou central de la cagoule, suivi d’un nouvel appel à la reddition.

Marc se jeta sur le flingue.

***

L’enterrement eut lieu la semaine suivante. On ne saurait dire qui pleura le plus, sa femme ou ses deux filles âgées de 15 et 13 ans. Monsieur Barique, qui tenait l’agence depuis dix ans, se trouva fort confus devant le cercueil de celui à qui il comptait offrir une promotion.

A ce jour, Marc reste un exemple de dévouement pour le guichetier et sa photo est accrochée dans la salle d’attente.

 

Ce texte bien court et bien serré fait un peu froid dans le dos. Un commercial de la banque à contresens, c'est ça le "double jeu" ?

Publié le 07 Juin 2022

@ Julien Wecxsteen - Bravo pour ce texte aussi court que fort ! Marc me rappelle Arnaud Beltrame, cet officier supérieur de la gendarmerie qui s'était substitué à un otage lors d'une attaque terroriste. Votre nouvelle nous interroge sur notre réaction face à des événements extraordinaires. Difficile d'être sûr de nos actes alors...

Publié le 30 Mai 2022