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Du 17 jui 2022
au 17 jui 2022

La saga du Livre de poche

Aujourd’hui acheter un livre signifie bien souvent acheter un livre de poche et ce sera de plus en plus vrai. C’est un livre sur 3 et 631 Millions de Chiffres d’affaire en 2021. Le livre de poche a 70 ans, Folio 50 ans, et la collection 10/18 60 ans… leurs progressions continuent : 31 % en 2021 (en volume).
Livre de poche : une révolution technique ou culturelle ?Livre de poche : une révolution technique ou culturelle ?

Le lancement du livre de poche a fait l'objet d'une grande polémique

Henri Filippachi en est le précurseur. Dés 1953. inspiré des livres feuilletons, des romances de gare ou séries, il conçoit le Livre de poche, à l'origine, comme étant le livre des étudiants sans le sou. En fait, il révolutionné le monde de la lecture et de la distribution du livre.
L’originalité et la simplicité de l’idée est évidente : mettre au service des grands textes littéraires de toute nature les techniques de diffusion et d’impression qui, jusque-là, étaient le propre du roman populaire et des feuilletons. Il précipite ainsi la démocratisation de la lecture en mettant à la disposition de tous, des romans simples à succès mais aussi des œuvres réputées intellectuelles ou élitistes.
Si l’on mesure aujourd’hui la justesse de son intuition, et son audace, on peut considérer son approche comme un marketing de l’offre avant l’heure. 

Ses détracteurs sont nombreux.

Des auteurs et des intellectuels comme Henri Michaux ont estimé que c’était un nivellement de la culture par le bas. Julien Gracq, l’un de ses plus ardents adversaires, refusait que ses livres paraissent en livre de poche, assimilable selon lui à des «produits de grande consommation".

Certes on peut penser que le livre, dépositaire d'une pensée, d’un contenu dans lequel un auteur a exprimé ses sensibilités, distribué des connaissances, n'est pas une marchandise ordinaire. Mais le refus d’un accès élargi à la culture par une élite intellectuelle parait aujourd’hui scandaleux.
Et regardez ce témoignage qui devient hilarant aujourd’hui sur la volonté de protéger une culture de classe basé sur le leitmotiv. "Le poche fait lire un tas de gens qui n’avaient pas besoin de lire" (cliquer ici).

Au wokisme d’aujourd’hui qui nie les œuvres au nom d'une culture qui « martyrise » les minorités, on peut opposer les élites d’hier qui voulaient se la réserver parce que les autres ne pouvaient la comprendre.
On croit rêver.

Le livre de poche est-il une vraie porte d’accès à la culture ?

Des écrivains comme Pagnol, Giono, Prévert ont vu l’intérêt d’une grande démocratisation des textes et des auteurs de haut niveau. C’est «le plus puissant instrument de culture de la civilisation moderne» déclarait l’un d’eux. Et on assimilait ce lancement à la puissance de la radio ou de la télé, une véritable popularisation du savoir, le positionnant paradoxalement comme un outil de lutte contre les écrans.

Genèse du livre de poche

Pour mener à bien son affaire, Filippachi a associé avec lui de grands éditeurs, tels qu’Albin Michel, Calmann-Lévy, Grasset, Gallimard, qui lui apportaient les grands fonds éditoriaux de la littérature française et étrangère dont il aura besoin pour réussir. C’est ainsi qu’en février 1953 paraissent les premiers Livre de Poche : Koenigsmark, de Pierre Benoit (n° 1), Les Clefs du royaume, d’Archibald Joseph Cronin (n° 2), Vol de nuit, d’Antoine de Saint-Exupéry (n° 3)… Les exemplaires sont vendus 2 francs, soit le prix d’un ticket de métro.

Pour Claude Gallimard, l’un des intérêts du livre de poche était de faire vivre le fonds éditorial de la maison de manière durable et donc d’exploiter la richesse de son catalogue ». Ce qui n’était pas nécessairement l’idée originelle d’Hachette, plutôt enclin à n'exploiter que les BestSellers.
La marque « Folio» est officiellement déposée en mars 1971. En moins de deux années, l’ensemble des titres du fonds Gallimard, précédemment parus au Livre de Poche, sont repris chez « Folio». L’époque change.

Désormais, paraître en poche est une condition du succès

Désormais, paraître en poche est un gage de succès, presque une forme de couronnement, même. C’est la certitude de toucher un plus large public (avec une diffusion plus étendue en grandes surfaces spécialisées…), d’entrer dans les écoles, et de « vivre» des cycles bien plus pérennes…
Les raisons du succès du livre de poche : le prix, d’abord, le prix ensuite et enfin le prix.
Mais le livre de poche s’inscrit dans un mouvement culturel plus large. Des changements de couvertures, de nouvelles éditions en cas d’adaptation au cinéma, de titres parfois, ou une préface, un dossier d’analyse…
Le poche est vivant, il ne s’agit pas seulement de reprendre le grand format, On améliore la diffusion, on élargit les circuits.
Sa durée de vie est bien plus longue, et plus dynamique. Cette «seconde vie» du livre, liée à l'exploitation du fond des éditeurs permet aux acheteurs de guetter tous les auteurs qu’ils ont raté à leur sortie ou pour lesquels ils avaient hésité. 
Les auteurs qui «tombent» dans le domaine public sont aussi une manne céleste.
Parfois même des livres font une carrière modeste en collection et explosent en poche .
Qui a quelque chose contre cette relance culturelle permanente même si c'est aussi une relance commerciale ?

Et pourtant le livre de poche, selon Gilbert Nigay se caractérise plus par son mode de diffusion que par la conquête de nouvelles couches sociales.

Gares, kiosques, supermarché, hypermarché… ont été les vecteurs d'une distribution d'ouvrages au contenu parfois réputé difficile.
La diffusion de la culture s'est faite par une édition massive et une distribution élargie, une production de masse. En réalité, les moyens justifient la fin.

Le livre sous sa forme "poche" cesse d'isoler son public et rompt le monopole des intellectuels sur la culture.
En cela, il peut révolutionner la conception de l’écrit, Il n'est plus réservé à un public élitiste. 
Pour des œuvres classiques, comme celles de Balzac ou de Zola, ou plus récemment celles de« Sagan », le livre de poche, devenu populaire, a considérablement élargi les cercles de lectures. En cela il serait alors un prodigieux instrument de formation, d’éducation à la lecture, de liberté intellectuelle.

 

Quelques chiffres impressionnants sur l'essor du Livre de poche

Avec un tirage moyen de 60 000 exemplaires par titre, le livre de poche a évidemment fait progresser la diffusion du livre.
La collection Livre de poche, la première en date est toujours la plus importante (Face à 10/18, Folio, Pocket).
Presqu’entièrement dévolue au roman et aux classiques préfacés souvent par de grandes plumes comme Louise de Vilmorin pour Mme de La Fayette, Jean-Paul Sartre pour Baudelaire, le Livre de poche table aussi sur les traductions qui popularisent le patrimoine des littératures étrangères.

Les tirages sont étonnants. Thérèse Desqueyroux avait été vendue péniblement à 80 000 exemplaires en trente-huit ans sous sa forme traditionnelle. En livre de poche, elle approche des 600 000 exemplaires.
Pour les classiques, les tirages atteignent des sommets. Zola, avec 21 titres parus devance le peloton avec 6 millions d'exemplaires, suivi de Sartre, de Colette, de Cronin.
Certaines œuvres, plus ou moins hermétiques, connues ou appréciées d'une partie seulement du public lettré ou les pointes affinées d'une littérature, ont eu brusquement une audience élargie. L'Écume des jours de Boris Vian a été tiré à 50 000 exemplaires, alors qu'il avait été censuré dans l'édition traditionnelle.
Des pans de littérature et des mouvements littéraires sont explorés.
La collection 10/18 donne toute sa place au Nouveau Roman, Butor et Robbe-Grillet, tout comme au Surréalisme, avec André Breton.

Aujourd'hui, le format poche reste dominé par quelques écrivains, comme par exemple Guillaume Musso, Marc Levy, Aurélie Valognes, Joël Dicker ou encore Michel Bussi, et par des titres à la durée de vie très importante, comme les quatre tomes de L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante ou ceux de la saga Harry Potter de J. K. Rowling.

Le livre de poche : évolution ou révolution ?

Pour beaucoup, la révolution du livre de poche n’est pas une vraie révolution. Elle a tout simplement accompagné son époque. Le livre de poche a surfé sur la vague démographique, l’explosion du nombre de bacheliers, et la multiplication des entrées à l’université.

 Jean-Paul Sartre constate que « la révolution du Poche est purement technologique : on n'est pas passé d'un groupe social à un autre, ce sont toujours les classes aisées et moyennes qui achètent". Simplement, parce que le livre est moins cher, plus joli, plus accessible, il a gagné des acheteurs.

Si le livre de poche est une réussite sur le plan technique, il prépare, néanmoins les lecteurs de demain. « Va donc, petit livre, et choisis ton monde... », disait déjà Toepfier. Le livre de poche, c'est d'abord un livre, un livre comme les autres. 
Paul Valéry  disait au Palais de Chaillot. : N'allons pas sans désir, sans curiosité vers le livre de poche. Il dépend de celui qui passe, comme ce le fut toujours, que les appels chatoyants du petit livre soient entendus.

Si je suis lecteur assidu maintenant, c'est bien à cause du livre de poche. Longue vie à ce mode de publication !

Publié le 20 Juillet 2022

Si je suis lecteur assidu maintenant, c'est bien à cause du livre de poche. Longue vie à ce mode de publication !

Publié le 20 Juillet 2022

Pour ma part, il m'a permis de découvrir des auteurs que je n'aurai pas acheté en grand format. Quand on a un budget serré et qu'on aime lire, cela permet d'élargir sa bibliothèque à moindre coût et de n'avoir aucun regret si le livre ne nous correspond pas. Et avec les difficultés de l'époque actuelle, il permettra, je pense, à beaucoup d'entre nous de se procurer ce petit plaisir. Le livre de poche a encore de belles années devant lui.

Publié le 19 Juillet 2022