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Du 19 avr 2020
au 19 avr 2020

Le silence ? Quel silence ?

C'est comme un inventaire à la Prévert qui débouche sur un inventaire de questions et de réponses. Le silence n'existe pas sans le bruit. Le battement de son coeur sur une cime enneigée peut être plus bruyant qu'une centaine de grues en action sur un chantier. 100 000 bruits, 100 000 silences, heureux ou malheureux. Ce qui importe, fondamentalement, c'est que la nature reprenne quelques droits. Un texte écologiste, spontané, par Lamish pour l'appel à l'écriture monBestSeller :"Ecoutez le silence"
Ecoutez la natureEcoutez la nature

Le silence ? Quel silence ?

Celui du sourd ?

Celui de l’absence ?

Celui de la solitude ?

Celui du taiseux ?

Celui du sage ?

Celui du cœur ?

Celui de la conscience ?

 

Ah, vous me demandez de parler de la disparition des nuisances sonores… de ce silence-là… OK… OK…

 

Passer en revue toutes les possibilités te rend décidément longue à la détente, ma vieille.

 

Je t’ai sonnée, toi ?

 

 

Je ne sais pas ce qu’est le silence. Le vrai. L’absence de tout son audible, au sens littéral du terme. Même sur les cimes enneigées, sons étouffés par la neige et sans un poil de vent, même au fond d’une mer sans vagues, même dans des galeries, sous terre, j’ai toujours entendu au minimum les battements de mon cœur sur fond léger mais strident d’une matière grise en constant mouvement. 

 

Le silence absolu est une chimère que l’on ne peut qu’imaginer.

 

Donc, il s’agit de l’absence de nuisances sonores que nous considérons « silence » depuis le début du confinement. Choc pour certains, agréable nouveauté pour d’autres, mais rien de tout ça pour moi. 

Pourquoi ? C’est simple. Parce que cette pollution-là, je l’ai déjà fuie, elle et toutes ses teignes de copines par la même occasion. Un habitant au kilomètre carré… le rêve, non ? Dix années bercée par le murmure de la Nature. Interpellée par son show pour plus de ravissement. 

Des centaines de grues cendrées qui passent à quelques dizaines de mètres, c’est impressionnant, ça fait un boucan d’enfer… et pourtant, c’est beau à vous faire péter le cœur. 

Le vent dans les pins qui téléporte, paupières closes, sur les plages d’un littoral lointain.

Les cigales qui s’arrêtent à l’unisson, tout comme les grillons. Jamais une fausse note. Pas de cancres ni de rebelles chez eux. Tous au diapason… mais je m’égare…

 

Ça c’est sûr ! Tu es complètement hors sujet.

 

Puis le début de l’automne et le brame du cerf… nouvel enchantement… 

… mais juste après, le cauchemar…

Des centaines de chasseurs qui débarquent, canardent, polluent, jouent au cador le temps d’un week-end… Insupportable contraste… Leurs chiens qui, enfermés toute l’année, courent comme des fous échappés d’un asile, hurlent, se perdent. La nature qui souffre. La course désespérée contre la mort. L’agonie des animaux blessés… Quelque cinq-cents têtes décimées en une seule battue… Cinq-cents têtes sélectionnées, triées, alignées par ordre de valeur… Puis la photo des bourreaux devant ce charnier soigneusement ordonné, triomphants… Puis la beuverie, grasse, bruyante, tandis que les trophées sont prélevés par les rabatteurs, la viande enterrée ou chargée dans des camions frigorifiques… Je m’égare encore, je sais… mais comprenez aussi que cela me rendait dingue !

Je sonnais la cloche pour alerter le gibier, je virais les indésirables de mon petit territoire, je hurlais au vent contre les autres. Ils me prenaient sûrement pour une folle, mais peu importait, je me serais fait péter les cordes vocales si mes cris avaient pu faire taire leurs fusils l’espace d’un instant d’étonnement… 

Même dans mon refuge, la pire des pollutions m’avait rattrapée. J’avais beau l’avoir fuie, elle me rappelait que je fais partie de la seule espèce capable de perversion, de tuer pour le plaisir ou par intérêt, d’exploiter ses congénères, de détruire son propre environnement… Une espèce suicidaire, en somme…

J’ai réalisé qu’aucun subterfuge ne me protégerait. Que je serai toujours incapable d’indifférence. Que je n’arriverai jamais à ignorer le cri d’un monde à l’agonie. Ce cri qui m’a finalement retrouvée. Qui me retrouvera toujours… Je ne parviendrai jamais à réduire ma conscience au silence. J’aurais dû me faire lobotomiser avant de décider de faire l’autruche…

 

Tché Michèle, le retour… Pfff…

 
Ah ! Qu’est-ce que je disais ! Tu es si prévisible ! Allez, je reviens au « silence »… Fin de l’égarement, promis…

 

Pour l’heure, me voilà confinée en France dans un chalet de montagne où j’ai échoué par le truchement d’improbables concours de circonstances. Pas de pollution humaine. Pas de nuisances sonores. Les sommets pour accueillir mon regard. Le murmure d’une nature préservée pour me bercer encore et encore… et je suis bien…

… Que tu crois…

Comment ça, que je crois ?

Mais comment prétendre être bien quand une grande majorité de tes congénères souffre, se bat seule, désarmée, désemparée ? Et puis franchement, tout ce déferlement médiatique, politique, religieux, complotiste, tous ces théoriciens du bonheur qui profitent de l’aubaine pour caser leur sauce mièvre-perchée… ne me dis pas que ça te laisse de marbre !

Tu ne me laisseras donc jamais en paix ? 

Je le crains…

Mais quand vas-tu comprendre que me prendre la tête et culpabiliser ne soulagera personne ? Que je ne pourrai jamais empêcher les cons de faire du tapage ? Les opportunistes de profiter de la situation ? Que si le fait de me sentir bien ici ne soulage personne, cela n’accentue pas les maux d’autrui pour autant ?

Cesse de me prendre pour une truffe. Je sais tout ça, mais je poursuis un rêve que ce putain de petit virus attise depuis quelque temps. Ce coup de frein pourrait être providentiel… C’est une opportunité sans précédent pour les humains, admets-le.

Bof…

Bof ! C’est tout ce que tu trouves à répondre ?

Désolée, tu n’es pas convaincante. Franchement, je ne vois pas en quoi le Covid-19 est une opportunité sans précédent. Pour la planète, à la rigueur, mais pour les humains…

Tu ne vois pas ? Quel autre drame aurait pu provoquer cette stase ? Quel autre drame aurait forcé chacun au confinement et permis cette déconnexion brutale mais favorable à l’introspection, à la réflexion ? Même les meilleures volontés avaient le nez dans le guidon avant tout ça. Imagine le nombre de gens qui ont enfin le temps de faire le point, de se poser des questions existentielles, de travailler sur eux-mêmes… Et puis tu as vu avec quelle rapidité notre planète récupère ? Moi, elle m’épate. Avoue que toi aussi tu ne t’attendais pas à un tel effet…

Mouais… Et tu fais quoi de la situation empirique des plus démunis ?

Je suis aussi démunie qu’eux face à leur malheur, et crois bien que cela me navre…

Alors évite d’embellir ainsi le tableau. C’est une insulte à la misère humaine.

Tout de suite les grands mots ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Que jamais rien ne changera ? Que l’on va tous mourir ? Tiens, si l’on sautait du pont tout de suite par solidarité ?

Evidemment que l’on va tous mourir. Du Covid-19 ou d’autre chose, là n’est pas le problème. Enfin, je te donne raison sur un point : puisse l’humain avoir eu assez peur pour changer radicalement. Puisse-t-il apprendre la modestie et respecter son environnement durablement…

Là, c’est toi qui rêve…

Toi et ton esprit de contradiction ! Tu sais quoi ? Tu me fatigues à toujours vouloir avoir le dernier mot… Tu ne pourrais pas lâcher prise pour une fois ?

Tu n’as trouvé que ça à suggérer à ta conscience ? Un putain de lâcher-prise ?

Il paraît que c’est le premier pas vers la sérénité, alors faute de mieux…

Va te faire foutre avec ta sérénité au rabais ! Un premier pas vers la lâcheté, oui ! Un premier pas vers le repli sur soi, vers l’indifférence !… Excuse-moi, je m’emporte, mais reconnais que tu as l’art de me mettre les nerfs en pelote aussi !

 

Excuses accordées. Je me sais pénible et suis bien placée pour te savoir mise à mal ces derniers temps, tu sais… Allez, on fait la paix ?

A-t-on vraiment le choix ?

Tu ne vas pas recommencer, dis ? On fait la paix, oui ou non ?

Evidemment qu’on fait la paix !

Dans le calme et le silence ?

Ben oui, dans le silence ! On a assez blablaté comme ça, non ? 

Clair que oui !

… Dis, quel magnifique hors sujet, quand-même !

Sûr qu’à nous deux, on a fait fort…

Et maintenant ?

Place au silence ?

Place au silence…

 

 

 

@lamish, Michèle, quel joli texte représentant ce que chacun peut vivre en ce moment avec ce silence imposé, mais finalement nécessaire. Aussi nos questions, et nos réponses en notre for intérieur, quelque part là où nous ne puisons jamais assez. Pris par le temps, pris par le tourbillon de la vie, nous en oublions l'essentiel. J'ai vraiment aimé cette petite voix qui vient nous réveiller et égayer ton récit. Cette petite note "sourire" :-) dont nous avons tellement besoin en ce moment. Car ce serait se mentir, de se dire que nous sommes capables de vivre en reclus éternellement, ne plus rien partager avec personne. Bonne journée à toi Michèle, et merci pour ce joli partage :-). Je t'embrasse. Cristina

Publié le 21 Avril 2020

@Lamish; Que dieu vous entende, mais je n'ai pas confiance aux politiques ils n'ont qu'une vision économique et l'écologie ils s'en lavent les mains sauf pour gagner des électeurs.Tout les changements c'est le peuple qui les provoquent mais les gens oublient vite et on risque de replonger sur notre sort économique. Ce virus serait-il un joker? Faudra t-il encore un fléau pour nous ouvrir les yeux?L'hygiène de notre planète elle n'attendra pas. Vision pessimiste , ne me demandez pas pourquoi. Bonne journée Gérard.

Publié le 21 Avril 2020

Entièrement d'accord avec vous, Michèle : Vous exprimez clairement ce que je ressens d'une façon assez confuse. Un conflit interne entre des sentiments contradictoires, qui vont du soulagement (Enfin une pause dans la folie des hommes ! Mais peut-être pas de la mienne, hélas !) à une colère noire (Aïe !!! Il va falloir que je la canalise !) en passant par le découragement (ou l'indifférence) et un intense désir de procrastination (On ne se refait pas !).
En tous cas, bravo et merci @lamish.
jbtanpi

Publié le 20 Avril 2020

5 étoiles si je pouvais noter. Bravo @ Lamish une grande dame au service du silence.

Publié le 20 Avril 2020

@Lamish; Un bien joli texte qui porte à réflexion . Quand est-ce que cette machine infernale que l'on appelle évolution tiendra compte de l'humain et de ce qui l'entoure.Si ce silence pouvait éveiller certaines consciences dirigeantes , ce serait une victoire , ce K 19 aurait envoyer ses torpilles au bon moment. Nos morts ne seraient pas mort pour rien. Bien le bonjour, Gérard

Publié le 20 Avril 2020

J'ai très apprécié ces commentaires, lamish , non pas pour les réponses qu'il apportent, mais pour les questions et les déclarations qu'ils contiennent et que je ne cesse de considérer aussi sans pouvoir y apporter de solutions satisfaisantes, et finalement pour la réponse--peut-être non intentionnelle--dans les dernières répliques: "Et maintenant? Place au silence?" "Place au silence." Merci.

Publié le 20 Avril 2020

@lamish,
Excellente analyse, Michèle. Et une belle occasion de rappeler le meilleur et le pire de ce dont tu as pu être témoin durant ton long exil espagnol en matière de silence ou de vacarme.
Ce que l'absence de nuisances sonores permet d'apprécier : le murmure de la nature, le chant des cigales et des grillons, le passage de centaines de grues migrant vers le sud, le brame du cerf à l'automne au moment de la saison des amours, nombreux si l'on en juge par le terrible carnage qui suit.
Hélas, le temps d’un week-end, c'est l'insupportable contraste de cette même nature qui souffre lorsque des centaines de chasseurs débarquent, canardent à tout va, que leurs chiens, enfermés toute l’année, courent comme des fous échappés d’un asile... et la course désespérée contre la mort.
Puis vient le silence, imposé celui-ci, favorable à l'introspection, peut-être une opportunité sans précédent de respecter durablement notre environnement, de faire la paix, de comprendre les bienfaits du silence.
J'ai apprécié ta manière d'emmener le sujet. Un beau travail d'écriture. Amitié. MC

Publié le 19 Avril 2020

@lamish. Mais tout chef d'oeuvre est ambigu... C'était mon sujet de Bac :-))))

Publié le 19 Avril 2020