Interview
Du 10 nov 2021
au 10 nov 2021

ELLE

Une rencontre peut être une bataille, une souffrance, une raison de vivre. Parfois, elle est là, offerte, sublime, elle nous appartient puis quand on veut la toucher, elle disparaît, s'enfuit se décompose comme si elle n'avait jamais existé. Lucien l'a faite cette rencontre, ou l'a-t'il simplement imaginée ? La participation de Lucas Belmont à l'appel à l'écriture monBestSeller sur ce thème
La nouvelle de Lucas Belmont sur le thème de la rencontreLa nouvelle de Lucas Belmont sur le thème de la rencontre

Son visage s’assombrit, il devient plus grave, il commence à voir grand.

 Lucien est entré en Littérature comme on entre en religion, avec beaucoup d’études et de considération.

 Il mérite des égards.

 Mais il ne sera jamais sûr d’être le fidèle qu’Elle réclame, qu’Elle doute de lui est son chemin de croix.

 Lucien n’est pas assez naïf au point de croire qu’il a un passe-droit pour la vie.

 Il y a heureusement des instants comme ce moment, où le doute s’envole, et tout s’explique.

 Ces nuits sans sommeil, proches de l’extase, où toutes choses ont leur place comme tout mot a son sens.

 Il était né pour Elle.

 Et puis ces heures de douleur où toutes les choses sont en désordre, et les mots ces traîtres chargés de sens qui lui tournent la tête, et l’embrouillent, le laissent pantois devant une porte qui se ferme, la fin d’un monde… et quand Lucien revient à la vie, fou de bonheur, ivre de reconnaissance, qu’il s’efforce de laisser à côté de ce grand chemin qui s’ouvre, cette autoroute qui n’a pas besoin qu’on la paie de bons sentiments, Lucien court, il court, il court, jusqu’à ce que son cœur s’arrête.

 Il Lui doit tant.

 Et puis Lucien attend que son cœur s’arrête et qu’il n’ait plus rien à dire, il attend en faisant durer, et il espère que de la durée ne vienne pas la tromperie, la faisanderie, la mesquinerie de tirer trop la couverture et de n’écrire plus que pour ne rien dire.

 Il commence à bien La connaître.

 Elle truande, Elle le trompe, Elle adore le rouler dans les mots.

 Après Lucien fait le tri, et il sait bien s’il a fait semblant, et s’il s’est fait avoir.

 Lucien sait s’incliner quand Elle le gronde.

 D’ailleurs il commence à faire des mots, il ne fait plus de sens, déjà il tarit son éloge, il tire la couverture, il voudrait davantage, il veut encore profiter de ce moment qui le fait écrire, mais la porte se ferme, il la voit se fermer, elle mange l’ombre sur le sol, la sienne d’ombre, c’est ça la Littérature Elle le mange et le recrache en le laissant du mauvais côté de la scène, là où il n’y a plus rien à dire, de ce vide il lui fera payer demain ou tout à l’heure… mais pour l’heure Lucien se tait. Il s’allonge et il attend qu’Elle revienne.

 Elle court sous les doigts, Elle est au mur, au plafond, dans la pièce, dans toute la pièce. Elle demande :

‒ Que me veux-tu encore ? rester enfermé et faire des joutes, t’amuser des autres comme de toi-même, quel heureux programme en effet... comme si tu te moquais gentiment de ta manière de faire, de ton incapacité d’aller au-delà de ce miroir qui te renvoie l’image d’un grand garçon bardé de noir et de démons !

 Elle éclate de rire.

 Il rit aussi. Elle est gourmande. C’est une fille belle et promise à la fête. C’est une fille qu’on célèbre pour ses jolies dents et ses yeux d’amande. Elle a aussi un fond extraordinaire. Il sait déjà tout d’Elle. Elle est facile à prendre et revêche à se donner. Une prêcheuse.

‒ Comme si tu passais ta vie à regarder passer les trains sans jamais réussir à monter dans l’un d’entre eux, comme si de toute ta vie tu regardais passer les mots sans jamais comprendre qu’ils sont faits de marchepieds et de couloirs, de fenêtres et de sièges, de vitesse et de bruit, de matière et de vérité, la vérité du rail qui balance son cri d’égorgé, des mots qui s’étripent et n’ont pas besoin d’une main d’amateur pour les saisir, d’un pleutre de ton espèce !

 Mais Lucien s’égare, il s’emballe, il digresse, déjà il est sur le champ de cette bataille énorme qui regroupe des armées entières de colère et de haine, des armées entraînées depuis des années à croiser le fer. Elle ne choisit pas le bon moment, il était dans son lit en train d’imaginer ce qu’il ferait avec une cagnotte de loto, des appartements en pagaille, une belle maison, une voiture qui roule et des femmes à tirelarigot. Peut-être que c’est en le faisant rêver de victoire qu’Elle le prépare au combat. Elle le gruge. Il n’a jamais été question de loto, de grand appartement près de la mer avec une terrasse aussi grande que sa cour d’immeuble, de femmes faciles, d’une voiture neuve. Elle lui donne du fuel, Elle le chauffe, Elle n’est pas regardante dans les moyens.

‒ Regarde-le ce champ comme il est étroit et comme le combat va être grand, et dur, et définitif ! Allons ! sors de ton lit, et prends-toi le premier prétexte à ta portée pour commencer l’offensive, un prétexte beau comme cette rencontre avec la Littérature !

13 CommentairesAjouter un commentaire

Merci @Jenie pour ce beau commentaire inspiré, Elle vous visite en effet.

Publié le 10 Janvier 2022

@Lucas Belmont
Une rencontre très prenante. Un style d'écriture captivant. Des émotions que je comprends.
Une histoire que je ressens.

Publié le 08 Janvier 2022

@Lucas Belmont,
Qu'Elle est dure cette geôlière, cette sentinelle de l'inspiration. J'aime ce style, emprisonnant, à la limite de la folie, tel Maupassant décrivant le Horla et l'emprise qu'il a sur lui, on sent qu'elle vous épie et vous somme de bien faire. Quel beau texte, merci pour ce beau travail.
Amicalement,
Maureen

Publié le 13 Décembre 2021

@Boris Phillips
Volage, et sans doute infidèle... pour le profit de tous. J'ai été touché par votre commentaire, merci beaucoup...

Publié le 16 Novembre 2021

La "Littérature" perçue comme une maîtresse tyrannique et volage, @Lucas Belmont5 ... pourquoi pas ?
Ayant personnellement renoncé depuis belle-lurette à devenir un "écrivain sérieux", je ne connais pas les affres d'angoisse traversées par votre personnage !
Toujours est-il que j'ai beaucoup aimé le style rédactionnel de votre partage dans cet appel à l'écriture... cela me donne envie de lire vos autres ouvrages.
Cordialement et avec humour.
Philippe.

Publié le 16 Novembre 2021

@FANNY DUMOND et @ESTHER-DAVIDE , merci à toutes les deux d'avoir complété Son portrait:)

Publié le 15 Novembre 2021

L'écriture, la littérature, aussi rebelles que passionnantes. L'on s'en enivre à travers les différents mondes qu'elles nous font parcourir.

Publié le 14 Novembre 2021

Celle-ci, après être tombé dans sa potion, on ne sait plus trop si elle est magique ou empoisonnée ! Néanmoins, continuons d'écrire " comme ça nous chante ". Cordialement. Fanny

Publié le 14 Novembre 2021

@lamish Il est clair que je ne suis pas tous les personnages de mes nouvelles, moins encore ceux d' "Enfer Nation", ou alors je serai déjà mort ou un ministre présidentiable, j'en passe :) mais je retiens ce que vous dites et vous avez raison: la noirceur colore mes textes. S'il y a de l'humour, il est noir. Les émotions sont éreintantes de tristesse et de douleur. "Doloris", c'est la quintessence :) Je suis né en automne, ceci explique peut-être cela, je n'écris que pendant l'automne, et j'habite sur une île isolée au nord du globe, où l'automne foisonne de couleurs et s'assombrit très vite :) Merci Michèle, sincèrement, car vous me poussez en avant et vous voudriez que j'écrive quelque chose de plus gai, mais j'ai essayé... c'est aussi plat qu'une mer d'huile un jour de soleil sans vent, les mots sont à l'arrêt et je coule dans une masse gluante et étouffante, une tragédie sans noblesse, croyez-moi... alors je me laisse dériver sur une mer agitée et le peu de lecteurs qui me suivent me saluent d'une main secourable pour m'encourager à tenir dans l'orage, car c'est là, curieusement où je me débats, que j'écris vraiment.

Publié le 13 Novembre 2021

@Damian Jade
C'est qu'il ne peut pas s'en défaire, Elle est si prometteuse dans ses jolies formes et son fond de détresse...:) Merci Damian pour votre commentaire.

Publié le 12 Novembre 2021

Beau texte, riche idée. Un peu de compersion aidera certainement Lucien à ne pas se sentir si étroitement lié, redevable :-)
C'est qu'Elle est intimidante, la belle :-)

Publié le 12 Novembre 2021

@moloch Merci de ce commentaire pertinent, mais il me semble que nous partageons le même point de vue :) la littérature ici n'étant qu'un moi atrophié d'un auteur cherchant dans sa libération et son désespoir le moyen de combattre sa nature humaine et de s'élever, la littérature n'est qu'une représentation, une allégorie pour mettre l'auteur face à ses propres contradictions et ses espoirs, un moyen de s'affirmer en tant qu'auteur de mots et de pensées, une épiphanie. Le dialogue est alors possible entre cette représentation supra-naturelle et l’auteur, car c’est au bout du fond de la conscience que les choses se passent. Et c’est dans cette chambre basse que cette intimité donne à la Littérature toute sa majuscule.

Publié le 12 Novembre 2021

@Blanchet Rachid
Merci beaucoup, Bruno...

Publié le 10 Novembre 2021